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Aujourd'hui, Maki Avele reçoit un important ministre de notre république (où il n'y a pas que des bananiers). Celui-ci a l'air de marquer le coup, comme s'il subissait une terrible épreuve.
I. Introduction
- Mais, monsieur le ministre, que vous arrive t'il ?
- Laisse Maki. Je te dis que c'est grave.
- Dites-moi tout.
- Tu ne lis pas les journaux ? Tu ne vois pas les pressions que les Américains et les Européens nous mettent là ?
- Sur le sujet des homosexuels ?
- Oui. Ils veulent que l'on dépénalise l’homosexualité dans notre pays. Nous sommes obligés de biaiser pour ne pas se fâcher avec eux ouvertement, et pour ne pas fâcher nos populations.
- Parce que vous n'allez pas dépénalisez ?
- Grands dieux, non ! Ce n'est pas ce que l'on souhaite.
- Puis je savoir pourquoi ? Je veux dire, est ce parce que politiquement c'est intéressant de flatter les bas instincts de la population, en apparaissant en plus comme en résistance à l'Occident, ou bien est ce parce que vous êtes convaincus que l'homosexualité doit être légalement punie ?
- Les deux mon général. Ça s'appelle joindre l'utile à l'agréable. L'utile c'est la lutte contre ce fléau. Et l'agréable c'est le soutien populaire.
- Puis je vous interroger sur ce que vous appelez l'utile ? Pouvons nous, ensemble le questionnez ?
- Faisons. Je suis parfaitement serein sur ce sujet.
- Si vous pensez qu'il faille punir l'homosexualité par la loi, c'est que vous pensez que c'est un mal. Pouvez-vous me dire en quoi c'est un mal ?
- Et bien c’est assez simple. C’est un mal sur plusieurs aspects.
- Vous n’aurez donc aucun mal à me les énumérer. On commence par quoi ?
II. Le plan religieux
- Tout d’abord, sur le plan religieux, c’est une abomination pour l’Eternel. Il a ce genre de pratique en horreur. D’ailleurs n’a-t-il pas détruit Sodome pour cela ?
- Plusieurs choses monsieur le ministre. Tout d’abord vous parlez d’une histoire racontée dans la bible comme si elle était avérée. Au risque de vous choquer, ce n’est pas le cas. D’autre part la seule interprétation que vous faites de cette punition est qu’elle est due à l’homosexualité. Des exégèses disent que c’est le manque d’hospitalité (défaut d’hospitalité que Jésus a aussi très fermement condamné) qui était puni [ http://fr.wikipedia.org/wiki/Sodome ]. Jésus n’a pas parlé de ce sujet et Paul en a parlé (à peine, en parlant d’efféminés) pour le mettre au même niveau que l’adultère, l’ivrognerie, l’impudicité par exemple. Or vous, sous prétexte de religion, décidez de mettre ce « péché » au dessus des autres que vous ne regardez même pas ? Pourquoi ?
- Mmmais, je…
- Je n’ai pas fini. Pourquoi ? Parce que vous savez bien que cela n’a rien à voir avec la religion. Continuons quand même. Pensez-vous que dans un Etat démocratique, donc laïc, la loi doive se baser sur la religion ? La loi doit obliger les gens à épouser une religion ? C’est anti-démocratique. A quand les lois pour interdire l’alcool ? Ou le Porc ? ou pour obliger les gens à coudre leurs habits avec tel ou tel type de fil ? Tout cela est dans la bible. Soyez sérieux, Paul que j’ai cité plus haut, quand il parle de ces « fléaux », dit que le châtiment sera qu’ils ne seront pas agréés par Dieu. Jésus a dit rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. L’Islam promet lui aussi ce jour où Dieu jugera les siens. Donc si quelqu’un pêche, laissez Dieu s’occuper de lui. Et que la loi s’occupe de ce dont elle doit s’occuper, sans discrimination.
- Donc si quelqu’un tue, la loi ne doit pas le punir sous prétexte que Dieu s’en chargera ?
- C’est intéressant que vous preniez cet exemple. Mais je vous montrerai plus tard quelle différence il y a entre un meurtre et un acte homosexuel. Un peu de patience. La loi doit punir le meurtre, mais parce que c’est un péché dans la bible. C'est-à-dire, qu’il faut une autre raison que la bible pour que la loi sévisse. Ce sont ces autres raisons que je recherche avec vous concernant l’homosexualité. Ensuite je vous les montrerai dans le cadre du meurtre.
- OK
- Monsieur le ministre. Quelle autre raison aviez-vous donc pour vouloir punir l’homosexualité par la loi?
III. La tradition
- Et bien, il y a la tradition. C’est complètement contre nos traditions. Si je ne peux pas imposer ma religion, je peux au moins prôner la défense de nos traditions, non ?
- Hum, monsieur le ministre. Vraiment… Bon allons-y quand même. Dites-moi, quand êtes vous arrivé au pouvoir, votre équipe et vous ?
- Il y a trois ans.
- Après avoir longtemps combattu dans l’opposition le précédent régime pour le moins autocratique, voire quasi-monarchique ?
- Oui tout à fait, et nous en avons tiré une grande fierté. Grâce à nous ce pays a changé et nous sommes résolument tournés vers la démocratie.
- Et c’est très bien. Mais monsieur le ministre, que disent nos traditions de l’exercice du pouvoir ?
- Je ne comprends pas.
- Je veux dire, dans toutes les traditions (ou presque) de notre pays ne sont elles pas monarchiques ? Avec des chefs qui transmettent le pouvoir à leur descendance, et qui ont longtemps eu des droits (et continuent de les avoir dans certains cas) ultra souverains sur leurs sujets ?
- Si mmais…
- N’est ce pas là la définition de la monarchie tyrannique, celle-là même que vous avez combattue au niveau de l’Etat ?
- Si, mmais
- Pour résumer, vous avez eu à combattre au niveau de l’Etat quelque chose qui était pourtant très fortement ancré dans les traditions.
- Oui, mmais…
- Ce qui veut dire que vous autorisez à combattre les traditions lorsque cela s’avère nécessaire. Autrement dit, vous ne vous empêchez pas d’examiner si les traditions, mêmes ancestrales, sont bonnes lorsque vous vous intéressez à la bonne marche de l’Etat.
- Est-ce que l’homosexualité est alors une bonne tradition ?
- Vous détournez la question. Celle-ci est de savoir si les traditions qui punissent l’homosexualité sont une bonne tradition, au point d’être reprises par l’Etat. Ne mélangeons pas tout.
- Oui, et la réponse c’est quoi ?
- La réponse c’est qu’une tradition qui attaque les libertés n’est pas une bonne tradition. C’est le cas de ce genre de tradition qui attaque les libertés sexuelles. C’est aussi pour cela que les traditions qui prônent l’excision ou l’asservissement de la femme sont de mauvaises traditions, et vous les combattez à raison. Il en va de même pour les traditions homophobes. Il faut donc que vous trouviez une autre raison que la simple « c’est la tradition ». C’est insuffisant, et c’est une insulte à votre intelligence.
IV. La démocratie comme loi du plus grand nombre
- Même si, et je te rappelle que nous sommes en démocratie, c’est-à-dire que c’est ce que la majorité choisit qui vaut force de loi. Et au Cameroun, la majorité est d’accord avec la tradition, à savoir, il faut interdire l’homosexualité. Seras tu contre la démocratie maintenant ? ça ne te suffit pas comme raison ?
- Vous vous souvenez qu’au début, je vous ai demandé si vous faisiez cela par conviction ou pour plaire à votre peuple. Vous m’avez répondu les deux. J’ai demandé à ce que l’on interroge votre conviction. Et là vous me renvoyez encore à votre peuple. On dirait que vous n’êtes plus convaincu.
- Je suis convaincu qu’il faut respecter la démocratie. Ce n’est pas parce que je veux flatter leurs bas instincts.
- Hum. Examinons alors cet argument, celui de la démocratie que vous réduisez au choix de la majorité. Pour cela prenons deux exemples. Le premier. Dites-moi si vous pensez que si vous, moi et une jolie fille, nous retrouvions sur une ile déserte et que nous décidions majoritairement, à savoir nos deux voies à vous et à moi contre celle de la jeune femme, que désormais, sur l’ile déserte, les hommes auront le droit de violer les femmes comme ils veulent et quand ils veulent, dites-moi, pensez vous que ce serait là une bonne loi ? Une loi qui respecte les canons démocratiques ?
- Non bien sûr, mais…
- Pourtant ce serait bien la majorité qui l’aurait décidé. N’est ce pas là ce que vous avez dit ? Puis-je aller communiquer que le ministre rêve secrètement de pouvoir violer impunément les plus belles femmes du monde ?
- Non bien sûr. C’est que, comment dire ?
- Laissez, je vais vous dire comment dire. Vous commencez à comprendre que la démocratie ne se limite pas au choix du plus grand nombre. Si vous aviez répondu oui, vous auriez cautionné Hitler, les génocides des majoritaires vers les minoritaires. Mais pour que vous compreniez bien où je veux en venir, je vais vous donner un autre exemple. Imaginons maintenant que nous sommes toujours trois sur une ile déserte, mais que cette fois-ci nous décidions tous les trois, à l’unanimité, de voter une loi qui oblige les habitants à marcher avec des babouches rouges. Selon vous est ce une loi acceptable ou pas ?
- Oui, si on est tous d’accord.
- Que se passe-t-il alors si l’un d’entre vous décide de changer d’avis ? Il n’aura pas la majorité pour abroger la loi. Ou bien si un nouveau arrive sur l’ile et que lui préfère des babouches vertes ? Faudra t’il les emprisonner ? ou les punir ?
- Non, ce me semble exagéré.
- Cela veut dire que ce n’est pas une bonne loi, malgré l’unanimité. Je résumerais cela en disant que la loi doit combattre les maux, ie qui cause des torts à autrui ou à la société, à la limite à soi-même. C’est pour cela, pour en revenir à l’exemple de toute à l’heure, que le meurtre doit être combattu. J’ajouterais que la démocratie entraine le respect de la majorité, à partir du moment on discute de sujets qui impactent tout le monde. On ne peut pas avoir autant de présidents de la république que de citoyens. Il faut donc en choisir un. Et puisque nous sommes égaux, ma voix égale votre voix, c’est donc le camp avec le plus de voix qui gagne. C’est en cela que démocratie rime avec majorité. Mais la majorité ne peut pas être utilisée pour réprimer des libertés. Or c’est ce que les lois homophobes font. Ce sont donc de mauvaises lois. Aviez-vous d’autres raisons qui faisaient pencher votre conviction vers ces lois ?
V. Ça vient des Blancs
- Mais certainement. Vous savez comme moi que nous devons resserrer nos liens et affirmer notre identité. Et bien cette pratique vient des Blancs. Nous devons revenir à nos fondamentaux.
- Vraiment monsieur le ministre...
- Quoi ?
- Vous ne cessez de m’étonner. Vous ne savez pas que ces mêmes Blancs ont autant combattu cette pratique que vous ? Vous ne savez pas que la dépénalisation ne date que d’une trentaine d’années dans les pays les plus avancés ? Vous ne savez pas qu’aux USA, dans bon nombre d’Etats, figure toujours dans la loi l’interdiction de la sodomie ? Vous vous trompez si vous pensez que cela vient d’ailleurs. Cela vient de l’Homme. Vous m’avez dit que vos traditions ancestrales sont contre. Cela veut dire que cela existait dans votre passé. N’est il pas ? Et si cela existait, sont ce les Blancs qui l’avaient montré à ceux qui le faisaient. Sont ce les Blancs qui viennent violer les prisonniers dans vos prisons ? De grâce, monsieur le ministre, soyons sérieux.
- Calme-toi Maki
- Je suis calme, mais je n’ai pas fini. Vous dites il faut se défendre des pratiques des Blancs, je viens de vous dire que l’homosexualité est une pratique humaine. En plus, la religion à laquelle vous avez fait référence au début de notre entretien, ne vient elle pas des Blancs ? Le costume que vous portez, très élégamment cela va sans dire, n’est il pas une tradition occidentale ? Allez-vous interdire la musique que vous-même écoutez ? Ou faire fermer le restau chic où vous allez déguster du bœuf bourguignon ?
- C’est bon, j’ai compris
- C’est bon comment ? Je n’ai pas fini. Et puis les Blancs, ça commence où ? Rangez-vous les Arabes dedans ? Les hispaniques ? les asiatiques ? Les métisses ? Quel serait ce racisme là. On a vu que ce n’est parce que les Noirs ont fait quelque chose que cette chose était forcément bonne quand on parlait des traditions. Donc au lieu de dire « ça vient des Blancs », dites-moi en quoi c’est un mal. Donc répondez à la question, en quoi l’homosexualité est elle un mal.
- Calme-toi, sinon je pars. Je ne suis pas venu pour me faire engueuler. On dirait que toi-même es homosexuel.
- Que je le sois ou pas n’a pas d’importance. Ça pourrait en avoir si c’était un mal. C’est de cela que nous discutons. En quoi est ce un mal ?
VI. Si on le faisait tous, l’humanité disparaîtrait.
- On peut dire que si tout le monde le faisait, l’humanité disparaîtrait, cela au moins serait un mal. Tu ne peux pas le nier.
- Dites-moi, si tout le monde achetait trois livres par an, ne savez vous pas qu’il faudrait déraciner tous les arbres de la planète ?
- Ah bon ?
- Est-ce que déraciner tous les arbres de la forêt est bien ?
- Non bien sûr
- Cela veut il dire qu’il faut empêcher les gens d’acheter des livres ?
- Non bien sûr
- Vous constatez donc l’inanité de votre argument. Spéculez sur une hypothèse impossible. De plus, vous êtes sans ignorer, puisque vous avez incriminé les « Blancs » tout à l’heure, que dans les pays où l’homosexualité a été dépénalisée, tout le monde n’est pas devenu homosexuel. Il n’y a donc aucun risque de ce genre. Quand on dépénalise, quand les mœurs évoluent, tous ceux qui se sentaient brimés sortent du placard. Mais la proportion se stabilise ensuite. Tenez, vous-même, si l’on dépénalisait l’homosexualité, vous deviendriez homosexuel ?
- Grands dieux, non.
- Donc on ne saurait vous « contaminer ». Mais vous pensez que toute l’humanité (dont vous faites partie) pourrait l’être. Trop de contradictions. Avez-vous un autre argument ?
VII. Le népotisme et la nature
- Il m’en reste deux, mais moi-même je sais qu’ils sont relativement faibles
- Dites toujours
- Le premier est que cela n’existe pas dans la nature.
- Argument qui est bien sûr faux. Tapez « homosexualité animale » dans votre moteur de recherche. D’autre part, l’homme n’est il pas lui-même un animal ? Pourquoi aurait-il besoin d’émuler les animaux alors que lui-même est un animal, ie l’on peut prendre comme référence ce qu’il fait, si on veut placer comme référence ce qu’il y a dans la nature. Faudrait il qu’il se mette systématiquement à commettre l’inceste, l’infanticide, le parricide, la loi du plus fort, autant de choses que l’on retrouve chez les animaux ? Non, là comme ailleurs, examinons l’acte en lui-même. Et votre dernier argument ?
- Vous êtes sans ignorer que l’on raconte que bon nombre de pontes du régime obligent les jeunes hommes à coucher avec eux pour pouvoir qui accéder à un job, qui ne pas se faire virer. Ceci est inacceptable si c’est avéré.
- Vous êtes vous-même un ponte du régime. Avez-vous déjà fait ce que vous dénoncez là ?
- Non bien sûr.
- Je m’en doutais. Connaissez-vous des gens qui l’ont fait
- Pas directement, mais les rumeurs courent. Et il n’y a pas de fumée sans feu.
- Donc vous n’en connaissez pas. Pourtant je suis certain que vous connaissez au moins un ponte, un professeur qui a obligé une jeune femme à coucher avec lui pour obtenir quelque chose. N’en connaissez vous pas ?
- Si bien sûr, tout le monde fait ça.
- Et ça ne vous étonne pas ? Il s’agit exactement de la même chose. Du népotisme, du harcèlement sexuel, du viol. Mais cela ne vous choque pas quand c’est appliqué par des hétérosexuels sur des jeunes femmes. Mais quand ça l’est par des homosexuels sur des jeunes hommes, cela vous choque. Cela veut dire que votre problème n’est pas ce népotisme, mais encore et toujours l’homosexualité. Or cela fait déjà un certain temps que nous discutons, et vous n’avez toujours pas réussi à me montrer en quoi cela était un mal.
- Je dois dire que tu as raison Maki.
- Pour conclure, je dirais que vous êtes grand. Si vous voulez perpétrez ces lois, faites-le, parce que vous voulez flatter les bas instincts de votre peuple, ou parce que vous êtes limité intellectuellement, mais de grâce, ne prétendez pas qu’il existe des raisons logiques justifiant votre position. Pour ma part je vous conseillerais de suivre le cours de l’histoire et de devenir un vrai démocrate.
- Tu as été dur avec moi maki, mais merci. Je verrais ce que je vais faire.
- Fermez la porte en sortant…
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